L’avenir des jeunes sacrifié dans les champs d’ananas à Awaé

Moteur de l’économie d’Awaé, la production de l’ananas sollicite davantage de main d’œuvre.

Les jeunes travaillent dur pour pouvoir financer leurs études.

Ils sont nombreux, à déposer leur baluchon à Awaé, localité agricole située à 50 km à l’est de Yaoundé,  pour prendre la direction des différentes exploitations d’ananas. Jeunes gens des deux sexes dont l’âge varie entre 15 et 30 ans viennent d’horizons divers.
Ils sont du Centre, de l’Est, de l’Ouest, du Nord-Ouest et même de l’Extrême-Nord. La plupart arrive à Awaé à travers une connaissance (ami, parent) ou comme simple aventurier à la recherche d’une occupation lucrative.

Adagué Deschamps et Zé Arnaud, originaires de l’Est (département du Haut-Nyong) ont suivi leur frère aîné. Celui-ci travaille dans un champ d’ananas de la place. Ils y sont depuis près d’un an, avec pour  objectif  de travailler dur pour pouvoir financer leurs études à la prochaine rentrée scolaire. Mais cet objectif peut changer si la vie est plus facile pour ces jeunes qui n’ont plus de parents et dont le retour au village est perçu comme un retour en enfer. En effet, orphelins de père et de mère,  âgés de 15 et 16 ans, Deschamps et  Arnaud  ont perdu l’année dernière ceux qui assuraient le paiement de leur scolarité. Ils sont maintenant sans soutien au village, lequel village s’éloigne progressivement de leur cœur.

Jean Baptiste Kouam exploite près de 200 hectares de terre dédiés uniquement à la production des ananas à Awaé.  Il est 7 heures  ce samedi 17 mai 2015. Dans une salle aménagée, sur des bancs, les jeunes gens suivent attentivement les consignes du chef de l’exploitation de Jean Baptiste qui procède à la répartition des tâches.  Au carré d’ananas B12, Aïcha vient d’être désignée à la récolte. « Je viens de l’Extrême-Nord, c’est mon frère, vigile ici, qui m’a fait venir parce que la vie est très dure dans mon village comparé à ici. Malgré l’intensité du travail, je gagne de l’argent. Une partie de cet argent me permet de nourrir ma fille, et l’autre est mise en épargne ». Retourner un jour dans son village ? Elle n’y pense pas encore. « Ici c’est aussi le Cameroun non? » réagit-elle.

Déperdition scolaire
On trouve aussi des jeunes filles et des jeunes gens venus du Nord-Ouest, de Nkambé précisément. Leur âge varie entre 18 et 25 ans. On se serait attendu à les voir sur les bancs d’un lycée ou dans les amphithéâtres d’une université ou même brandissant un diplôme de médecin, d’ingénieur et autres titres académiques. A leur si jeune âge, ils sont déjà ouvriers agricoles, vivant dans des conditions peu encourageantes, dans de petites chambres peu confortables et se nourrissant de ce qui leur tombe sous la main.

Si Jean Baptiste Kouam semble être en parfaite harmonie avec ses employés, ce n’est pas le cas des patrons d’autres exploitations. Deschamps et Arnaud travaillant dans une autre exploitation d’ananas confient. « Nous sommes payés à la tâche. C’est-à-dire que le patron nous présente un espace et la tâche à exécuter et on s’entend sur le montant à payer. Tout se joue maintenant au mode de paiement. Une fois la tâche exécutée, le patron nous donne une partie de notre argent qui nous permet de subvenir à nos besoins en tant que jeunes. Le reste est pointé sur une fiche exclusivement gardée par le patron ».  Les ouvriers n’ayant pas une copie de ce document, cela peut être plus tard source de conflit entre les deux parties.

Dans les 200 hectares d’ananas en production chez Jean Baptiste Kouam, travaillent près de 60 jeunes gens. Si certains ouvriers venus de loin, comme cet originaire de Doukoula dans l’Extrême-Nord, justifient leur migration par des conditions climatiques très dures (sécheresse 9 mois sur 12), la pauvreté des terres de chez eux, la pénibilité du travail pour des rendements très médiocres, on comprend mal que les fils et filles de l’arrondissement d’Awaé se retrouvent comme ouvriers dans les champs des autres. De par leurs origines, on se serait attendu de les voir exploitants agricoles, ayant à disposition les terres de leurs parents ou grands-parents.

Selon madame Avozoa Minkada, 2ème adjointe au maire de la commune d’Awaé, le phénomène d’utilisation des jeunes dans les champs d’ananas dure depuis 18 ans. Pour elle, c’est une exploitation abusive de ces jeunes qui généralement sont en âge scolaire. La conséquence est que le taux de réussite dans les établissements scolaires de l’arrondissement d’Awaé a considérablement chuté.

A qui la faute ? Les jeunes rencontrés au carrefour d’Awaé, attendant d’être recrutés pour la journée, disent être contraints de travailler pour acheter les cahiers, les livres, même les crayons et gomme, pour se nourrir, etc. Le débat dans ce cas ne serait pas de blâmer, ni les jeunes, ni les exploitants agricoles, mais  le système en place qui veut que l’accès au savoir passe par le sacrifice de soi.
Magloire Biwole Ondoua

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